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31/10/2014

"Un opéra-coup de poing" par Franck Mallet - Classica Magazine n°167 - novembre 2014


Au bout de la nuit. Un opéra-coup de poing.

Tout là-bas, au bout du monde, à la confluence du Querelle de Fassbinder et de La Lune dans le caniveau de Beinex, c'est Quai Ouest, le théâtre de Koltès. Trente ans plus tard, paré d'un musique signée Régis Campo, la pièce revient sous la forme d'un ouvrage lyrique en trente séquences, dans une mise en scène ad hoc de Kristian Frédéric, co-auteur du livret. descente aux enfers, jeu de dupes et amours contrariées : le musicien enchaîne avec brio les scènes de cette catastrophe imminente, qui rappelle aussi Cul-de-sac de Polanski. Naturel et immédiat, le chant, nourri de Poulenc et Weill autant que la prosodie coup de poing du Ferré d'Il n'y a plus rien (Séquence 17, le monologue de Charles), équilibre avec style monologues, arias, trios et septuor. Ailleurs, c'est le tohu-bohu d'un orchestre qui enfle et respire à pleins poumons, avec des combinaisons rares de timbres mêlant au Choeur (invisible, au finale) et à l'Orchestre de Mulhouse (dirigé par Marcus Bosch, venu de l'Opéra de Nuremberg, coproducteur) guitares, percussions de métal, corne de brume et claviers numériques. Si la partie de ténor est la plus soignée parfait Julien Behr, ainsi que celle de contre-ténor - ambigu et vénéneux Fabrice di Falco (Fak), les rôles féminins, moins développés, auraient mérité plus d'attention? La sobriété de la mise en scène et la plasticité du décor servent ce drame confiné, tragique et grinçant, où la partition-caméléon épouse le mouvement du texte.

Franck Mallet


Classica Magazine n°167 - novembre 2014




30/10/2014

Quai Ouest par Christian Wasselin - Opéra Magazine, n°100, novembre 2014





"Quai Ouest ressemble à une mort lente dont Régis Campo aurait réussi à écrire le requiem".

Régis Campo s'était déjà frotté à l'opéra avec Les Quatre Jumelles (Nanterre, 2009), d'après Copi.
cette fois, à la faveur d'une commande de l'Opéra National du Rhin et du Staatstheater de Nuremberg, la compositeur français (né en 1968) a choisi de mettre en musique Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès. cette pièce avait été rendue célèbre par la mise en scène signée Patrice Chéreau, au Théâtre des Amandiers, en 1986, mais on sait moins qu'elle avait d'abord été créée à Amsterdam, en néerlandais, l'année précédente, sous le titre Westkaai.
Pour mettre au point le livret qu'a utilisé Campo, Kristian Frédric et Florence Doublet n'ont procédé à aucune réécriture ni, a fortiori, à aucune traduction. Ils ont simplement condensé le texte original, le temps du théâtre parlé n'étant pas celui du théâtre chanté, en l'agençant pour que le compositeur ne s'embarrasse pas de monologues et puisse, au contraire, imaginer des ensembles. "Nous n'avons pas ajouté un seul mot de notre invention, tous les mots de l'opéra sont de Koltès", précise Régis Campo.
S'agit-il pour autant, d'un livret qui porte idéalement la musique ? La réponse ne va pas de soi, car l'intrigue de la pièce porte en elle-même son tempo, pesant et assez effiloché, avant que la musique projette nécessairement vers l'avant. L'histoire raconte l'arrivée, sur un quai new-yorkais, d'un homme riche (Koch, baryton-basse) qui tente de se suicider. Repêché, bloqué sur ce quai en compagnie de sa secrétaire (Monique, soprano), il fait connaissance avec ceux qui habitent le lieu : des épaves (Rodolfe, basse et Cécile, mezzo), des petites frappes (Claire, soprano colorature et Charles, ténor, les deux enfants du précédent), un personnage pasolinien (Fak, contre-ténor) et un rôle muet, Abad (joué par Augustin Dikongue), qui figure le destin.
Campo a, d'une certaine manière, ajouté du merveilleux à cette histoire pathétique. Soulevant par sa musique une action qui s'embourbe souvent, il lui donne une part d'irréalité, alors que les mots de Koltès procèdent du réalisme le plus désespérant. Et puis, comme on l'a dit, il a souhaité manager des plages de chant, donc permettre à ses personnages de ne pas toujours patauger dans leurs angoisses. Il est rare aujourd'hui que les compositeurs fassent à ce point confiance au pouvoir de la forme close, et on se réjouit d'entendre un septuor, et surtout un trio féminin d'autant plus frappant que les trois personnages, sur la scène, sont situés sur trois hauteurs différentes, comme trois voix visuellement étagées.
Bien sûr on est pas tout à fait chez Richard Strauss, et on aurait aimé que Régis Campo aille plus loin et interrompre plus souvent son récitatif, mais on ne pourra pas faire à Quai Ouest le procès de la monotonie. D'autant que l'orchestre est traité de manière chatoyante, avec un instrumentarium traditionnel de fosse, auquel s'ajoutent deux synthétiseurs et deux guitares qui, frottées avec un archet, produisent, elle aussi, des sonorités poétiques. On ajoutera que les références de Campo - des répétitifs américains (pour la pulsation) à Ravel et Sibelius (pour le souci du relief), en passant par le blues et quelques souvenirs de rock archaïque - sont le gage de l'énergie d'une partition qui ne manque pas de souffle, et que Marcus Bosch dirige avec une précision gourmande.
Des sept personnages qui chantent, aucun n'est prépondérant. Paul Gay introduit l'action avec son autorité coutumière, altérée par une grand mélancolie, cependant que Mireille Delusnch est crispante, donc excellente, dans un emploi de femme hystérique qui ne sait quoi faire dans pareille galère. sa voix contraste avec bonheur avec celle de Marie-Ange Todorovitch, dont la Cécile ne se dessine vraiment que lorsqu'elle mélange les langues et incarne un mémoire indéfinie, à la fois espagnole et indienne. 
Claire est présentée comme une colorature, mais Campo aurait pu tirer un meilleur parti de ce type de voix, même si Hendrickje Van Kerckhove est irréprochable. De même, quand on connait les possibilités de Fabrice Di Falco, on est un peu frustré  par le rôle de Fak, dont le compositeur aurait pu faire un ange et un démon (Koltès lui-même?) d'une tout autre violence.
Julien Behr, très engagé, met peut-être pas assez de dérision dans ce mélange de crapulerie et d'irrésolution qui caractérise Charles, mais Christophe Fel est parfait en père indigne. Un choeur invisible, doux et incantatoire, vient nimber toutes ces voix qui chantent le dégoût de soi et des autres, et contribue à la rédemption du texte par la musique.
La mise en scène de Kristian Frédric est d'une grande sobriété, sans emphase ni surprise, même si Fabrice Di Falco a tendance à surjouer les mauvais garçons, et Hendrickje Van Kerckhove les fausses candides, avec ses genoux rentrés à l'intérieur. Il faut dire qu'on a vu beaucoup de productions, depuis vingt ans et plus, qui se passent entre des murs noircis et des eaux sales ! En l'occurrence, le décor de Bruno de Lavenère, avec ses lumignons inquiétants, ses passerelles métalliques, ses tags aux trois quarts effacés, est un modèle du genre. On ne voit pas d'arbre surgi des murs pour le faire respirer, mais il est vrai que Quai Ouest ressemble à une mort lente dont Régis Campo aurait réussi à écrire le requiem.

Christian Wasselin

Opéra Magazine, n°100 - novembre 2014

25/10/2014

"À fond de cale" par David Verdier - Altamusica.com




À fond de cale

Malgré un livret dense et contraignant, la transposition musicale, par le surprenant Régis Campo, de la pièce Quai ouest de Bernard-Marie Koltès, montée peu après sa création par Chéreau, se joue des écueils et des clichés pour parvenir à bon port, dans une mise en scène, fait à souligner, due à l’un des colibrettistes de l’ouvrage.

Quai Ouest est une pièce de Bernard-Marie Koltès écrite en 1985 et montée l'année suivante, successivement par Stephan Stroux à Amsterdam et Patrice Chéreau au théâtre Nanterre-Amandiers. Le titre renvoie à un no man's land portuaire inspiré des vieux docks minables de New-York, lieu de rencontre et de perdition pour des personnages qui veulent à tout prix s’en sortir, quitte à réduire les relations à un troc sordide, sur le mode du donnant-donnant. 

On échange sa sœur contre les clés d’une voiture et il est facile d'y trouver une fin rapide, contre des boutons de manchette et un briquet Dupont. L'ambitieux Charles croise le destin en déchéance de Maurice Koch, un homme riche et suicidaire ayant faussé compagnie à sa secrétaire, Monique Pons, en se jetant dans le fleuve. Ce sauvetage tragi-comique est le déclencheur d'une série de saynètes à la fois glauques et burlesques dont les trajectoires se briseront par la mort tragique des deux protagonistes initiaux. 

La complexité redoutable du schéma narratif a contraint le metteur en scène Kristian Frédric et Florence Doublet à élaguer un certain nombre de séquences pour resserrer l'action autour de personnages bien délimités, avec la mise en valeur de l'appréhension de l'autre, des autres et de soi. Ce n'est qu'après avoir été modifié que le livret a été proposé à Régis Campo pour qu'il s'attaque à l'écriture de la partition. 

Le lieu de l'action, ce quai ouest, est à la fois décor et personnage principal. Une symbolique ambiguë mêle l'idée d'un point de départ et d'un point d'accostage – idée que l'on retrouve déclinée chez les personnages qui hantent le lieu, victimes et prédateurs. Tout le monde cherche quelque chose différent, à l'exclusion d’Abad – ce personnage muet et mystérieux qui joue le rôle du psychopompe antique et mettra à mort Charles et Maurice. 

La musique à la fois prolixe et plastique puise dans l'imagerie sonore pour représenter ce qui est en train de se nouer sur scène. Le recours à une amplification discrète permet de moduler le volume dynamique de la fosse, avec comme fil rouge une volonté de souligner une pulsation rythmique implacable. 

Deux synthétiseurs et deux guitares électriques apportent une couleur et une lisibilité à la diction des artistes dont le phrasé musical s'inspire très largement des dialogues de cinéma. Rarement on aura entendu un livret aussi cru et trivial dans la bouche de chanteurs plus accoutumés aux rôles de répertoire qu'à la musique contemporaine. 


Campo a imaginé une partition très architecturée, ménageant échanges ultra rapides, mélismes alanguis et chorals à plusieurs voix. L'exigence de l'écriture segmente très clairement la caractérisation de chaque personnage, depuis les aigus très tendus de Mireille Delunsch (Monique Pons), les hybridations baryton-voix de tête de Fabrice di Falco (Fak) ou la cruauté délirante de la victime devenu criminel (Christophe Fel dans le rôle de Rodolphe). Le jeune Julien Behr campe de belle manière un Charles déchiré entre l'envie de fuir et la soumission envers un père monstrueux. 

On notera également la scène où Claire (Hendrickje van Kerckhove) sombre dans la folie et au moment de mourir, se met à parler la langue de ses ancêtres indiens. En parallèle avec la descente aux enfers de Maurice (Paul Gay, excellent dans le sarcasme et l'autodérision), la dépravation programmée des figures féminines tranche avec la pureté de la voix de colorature de Marie-Ange Todorovitch (Cécile). 

Quai Ouest reprend en les transformant des schémas musicaux relativement traditionnels, ce qui est sans doute la meilleure des façons d'affronter au corps à corps la densité théâtrale du livret de Koltès, rétive a priori à toute tentative de mise en musique.


David Verdier

http://www.altamusica.com/concerts/document.php?action=MoreDocument&DocRef=5521&DossierRef=5071

23/10/2014

Comte rendu, festival. Strasbourg, Musica - Quai Ouest par Pedro-Octavio Diaz - classiquenews.com




Comte rendu, festival. Strasbourg, Musica. Les 26,17, 28 septembre 2014. Goebbels, Lindberg, Manoury…

Quai Ouest



Formidable entrée de Koltès sur les planches de l’opéra ! Quelle idée surprenante et heureuse. S’il est évidemment dangereux parfois de faire appel directement au théâtre pour des livrets d’opéra, et que cisailler dans une pièce est quasiment de l’ordre du sacrilège, c’est avec l’expertise et l’équilibre qu’une création telle que Quai Ouest a recolté tout son succès. En tout cas la pièce de Koltès est d’une force noire impressionnante, faisant appel aux plus basses passions et aux sentiments morbides et glauques, l’argument nous interpelle même avec son voyeursime et la brutalité de ses appels à l’amour pulsion et à la mort au cœur de la souillure.

Malgré le sujet sombre,  la production de Quai Ouest est brillante. La mise en scène de Kristian Frédéric a compris finalement, par son parti pris, que le véritable protagoniste de Quai Ouest est le décor.  En effet, par des effet grandioses, le décor immense des docks, des entrepôts et des quais va et vient sur scène, nous opprimant et nous invitant à participer à cette cérémonie de mœurs qui ressemblent tant à celles que les médias divulguent sur les banlieues. Nous avons été conquis par la puissance de cette mise en scène subtile dans la brutalité de ses couleurs, déclinant à merveille les nuances de nuit.

La musique est tout aussi splendide, avec des rappels de modernité éclatante avec même une guitare électrique dans la fosse et des pages orchestrales d’une rare beauté. Régis Campo signe une partition riche, forte, avec une série de rappels à différentes inspirations mais avec une homogénéité originale et un très beau traitement du lyrisme et surtout un dessin quasiment au lavis des chœurs, une très belle idée. Malgré quelques longueurs vers la fin, avec un trio de femmes interminable et un chœur de fin en filigrane qui casse l’émotion finale, nous sortons avec une appréciation très positive de cette musique riche, élégante et à la noirceur voluptueuse.

L’Orchestre Symphonique de Mulhouse et la direction de Marcus Bosch déploient efficacement les couleurs de la partition de Régis Campo, comme des grandes ailes sur les longues pages orchestrales et comme des estocades effilées et brillantes dans les airs et les récits.

Côté voix, la palme revient incontestablement à Julien Behr. Ce jeune ténor, un peu palot dans la Ciboulette de Reynaldo Hahn à l’Opéra Comique, nous éblouit dans le rôle de Charles. Avec une amplitude impressionnante il incarne à la perfection ce rôle torturé.  Face à lui, la découverte de la production fut la jeune Hendrickje van Kerckhove en Claire, touchante, un véritable rayon de lumière dans ce monde de brume. En personnage douteux, l’époustouflant Fabrice di Falco en Fak nous démontre que la voix de contre-ténor peut être très inquiétante dans ses lignes et couleurs interlopes. Et Marie-Ange Todorovitch, splendide en Cécile, personnage torturé et tortueux, en grande forme elle est épatante.  Tout comme Mireille Delunsch qui puise dans tout son registre pour donner une force manifeste à Monique.

Hélas, nous avons été déçus par la mollesse de Paul Gay en Maurice, on ne sent aucune nuance et surtout aucune implication scénique. Décéption partagée par le Rodolfe de Christophe Fel, dont le surjeu nous étonne et handicape lourdement la lecture du personnage.

Quai Ouest a remporté le pari de l’audace. L’Opéra National du Rhin et son directeur Marc Clémeur, montrent à nouveau l’exemple de l’excellence, de l’originalité.

Par notre envoyé spécial, Pedro-Octavio Diaz

“Quai Ouest” accède aux limbes du lyrique - lesinrocks.com - 29 septembre 2014


Actualité culturelle par Les Inrocks

“Quai Ouest” accède aux limbes du lyrique"

Pari réussi pour le compositeur Régis Campo, qui fait rentrer par la grande porte Bernard-Marie Koltès sur la scène de l’opéra.


Avec Quai Ouest, Bernard-Marie Koltès se lance en 1985 dans la chronique d’un outre monde. Celui d’un purgatoire que chacun rêve de quitter et qui, tel un aimant maléfique, piège tous ceux qui ont le malheur de s’y aventurer. C’est dans le cul-de-sac d’une friche industrielle située à New-York sur les rives de l’Hudson River que l’auteur déploie le récit épique d’une pièce chorale montée la même année (avec le succès que l’on sait) par Patrice Chéreau dans la démesure d’un ballet de containers multicolores.
Près de trente ans après, le compositeur Régis Campo ose remettre l’œuvre sur le métier pour en faire un opéra en 30 séquences sur un livret signé par Florence Doublet et Kristian Frédric qui assure aussi la mise en scène. Se revendiquant d’une forme de légèreté dans l’approche, Régis Campo se confronte à cette pièce devenue un mythe contemporain sans se départir d’un humour délicat qui a le premier mérite d’accompagner la dramaturgie sans jamais la plomber. Croisant les références, sa partition se joue autant de l’univers portuaire que de celui de l’urbanité de la ville toute proche pour transformer en chambre d’échos l’immense hangar où son complice Kristian Frédric cadre l’action. Une caisse de résonance qui, par instants, sait témoigner à la manière d’une boîte à musique désuète de la tendre nostalgie de l’enfance à jamais perdue, tout autant que du grandiose à l’heure où les âmes tourmentées s’en échappent sans qu’il soit indiqué qu’elles se dirigent vers le Paradis ou chutent aux enfers.
Pour notre bonheur, c’est la délicieuse Mireille Delunsch qui incarne Monique Pons, une secrétaire en panique qui se mord les doigts d’avoir suivi son boss suicidaire (Paul Gray) dans cette galère. Autre belle surprise, Régis Campo offre des moments d’exception à Julien Behr (Charles) et Hendrickje Van Kerckhove (Claire), pour faire de ce couple frère-sœur un des pivots de sa narration. Sans oublier la prestation de Marie-Ange Todorovitch (Cécile, leur mère), a qui incombe la belle tâche d’interpréter le monologue en indien où brillait la grande Maria Casarès.
Koltès est le roi de la digression, en résumant son propos en 1 heure et 30 minutes, Régis Campo donne parfois l’impression d’être un jeune homme un peu trop pressé d’abattre ses cartes maitresses. Alors, comme un slogan pour un biscuit chocolaté le clamait dans les années 80, on regrette qu’il n’ait pas osé faire plus long et plus fouillé… tant on a pris du plaisir à découvrir Koltès transfiguré pour le meilleur par ce passage par la case Lyrique. 

Patrick Sourd

http://www.lesinrocks.com/2014/09/28/arts-scenes/scenes/quai-ouest-accede-aux-limbes-du-lyrique-11526740/

22/10/2014

"Régis Campo, composer un grand opéra aujourd’hui" propos recueillis par Maxime Kaprielian - resmusica.com le 23 septembre 2014




Régis Campo, composer un grand opéra aujourd’hui

Après la création de son premier opéra Les Quatre jumelles, Régis Campo revient au genre lyrique avec Quai Ouest, d’après Bernard-Marie Koltès. Passer du bouffe au tragique, de la petite à la grande forme, du théâtre musical au grand opéra, le compositeur marseillais nous raconte cette expérience quelques jours avant la création mondiale à Strasbourg dans le cadre du Festival Musica.



« J’ai le sentiment que cet opéra m’ouvre une nouvelle période créatrice »


ResMusica : Pourquoi vous-êtes vous inspiré d’une pièce de Bernard-Marie Koltès, et pourquoi spécifiquement Quai Ouest ?
Régis Campo : Marc Clémeur, directeur de l’Opéra national du Rhin, et Peter Theiler, directeur du Staatsoper de Nuremberg, m’ont proposé de composer un opéra d’après Koltès. Cette proposition est véritablement tombée du ciel, après Les Quatre jumelles je cherchais un livret. On m’a proposé pas mal de choses mais rien qui me convienne. J’avais laissé tomber l’idée d’un grand opéra, et cette proposition est venue.

RM : Mais pourquoi Koltès et pourquoi Quai Ouest ?
RC : Le projet est venu de Peter Theiler et du metteur en scène Kristian Frédric, qui ont demandé à François Koltès, le frère du dramaturge et son représentant moral, de faire un opéra d’après une de ses pièces. L’idéal était Quai Ouestpuisqu’on pouvait développer toute une dramaturgie avec ses sept personnages. La coïncidence a voulu que Jean-Christophe Saïs, le metteur en scène des Quatre jumelles, avait monté du Koltès. Il m’avait conseillé de m’inspirer de cet auteur.

RM : Quai Ouest se passe, comme son nom l’indique, sur un quai. On est dans une zone portuaire, les personnages, dont certains sont des immigrés en situation d’illégalité, se croisent. La ville n’est pas précisée, avez-vous pensé à Marseille ?
RC : Le lieu est cosmopolite où Koltès a voulu se faire rencontrer de personnages qui ne se seraient jamais rencontrés ailleurs, des rencontres improbables, comme celle entre Koch, un chef d’entreprise qui a détourné de l’argent, et un loubard. Koltès ne voulait pas l’associer à un endroit, mais Quai Ouest a vraiment existé, à New York, un lieu underground que l’auteur connaissait. Le lieu lui a donné l’idée de la pièce, comme si c’était le personnage principal. Cela me fait penser aux derniers films de David Lynch, dont les titres sont des lieux : Mullholland drive, Lost highway, etc.

RM : Lieu anonyme, personnages improbables, choses qui ne se disent pas, c’est Pelléas et Mélisande ! 
RC : On est très loin de Maeterlinck.

RM : Oui mais dans l’idée on se retrouve dans les mêmes rapports lieu/personnages et entre les personnages. L’empreinte de Debussy dans l’opéra français est énorme. Comment l’avez-vous évitée ?
RC : Il y a plusieurs dimensions. Beaucoup d’ironie, inexistante dans Pelléas. Koltès jugeait que le pire à faire dans Quai Ouestétait le sentimental et le sérieux. Il existe aussi une dimension sacrée, où les personnages, allégoriquement, vont vers leurs destins de façon quasi christique.

RM : Un livret d’opéra est nécessairement plus court qu’une pièce de théâtre. Il faut donc condenser et faire des choix. Qu’est-ce qui a été coupé, quels personnages ont été supprimés, sur quoi le librettiste a-t-il voulu se centrer ?
RC : La trame a été respectée, rien n’a été ajoutée, mais Kristian Frédric avec Florence Doublet ont découpé la pièce pour la transformer en opéra selon mes directives. Je souhaitais un septuor, un trio de femmes, etc. Il a fallu transformer le temps du théâtre à celui de l’opéra, donc condenser les longs monologues de Koltès en quelques phrases. Surtout il a fallu trouver sur une prosodie personnelle comment adapter le texte de Koltès sans emphase et sans sentimentalité.

RM : C’est paradoxal de refuser le pathos et le sentiment à l’opéra. De fait l’expression chantée ne peut pas être neutre.
RC : Koltès dit souvent que s’il faut voir de la passion, elle transparait d’elle-même. Je rajoute que ce n’est pas à la musique d’y pallier. La musique soutient les voix, représente le lieu. Cela ne l’empêche pas d’être lyrique et expressive sans être expressionniste. Quand Charles est tué à la fin par la kalachnikov, la musique ne va pas dramatiser le propos.

RM : Une sorte d’anti-Wagner.
RC : Il ne faut jamais écouter les compositeurs, car je me sens beaucoup d’affinités avec Wagner. La fin de La Walkyrie est une forme de transcendance, où le renoncement de Wotan enfermant Brunhilde derrière le rideau de flamme se fait sur une luxuriance orchestrale extraordinaire. J’ai voulu faire la même chose à la fin de Quai Ouest, la musique n’est pas en rapport avec l’esprit des personnages mais avec le lieu.

RM : On tente toujours de faire entrer les compositeurs dans des cases. Vous êtes inclassable car votre œuvre embrasse diverses esthétiques. Quai Ouest va être plutôt quoi, néoclassique ? post-sériel ? répétitif ?
RC : Ailleurs. Et ailleurs de mon parcours, tout en reprenant plusieurs éléments de mes œuvres. Une sorte d’écriture de synthèse. Je m’éloigne de toute forme de militantisme. J’ai essayé de trouver un ton nouveau avec de nouvelles bases, parfois en m’inspirant de l’immédiateté du langage cinématographique.

RM : Combien de temps s’est passé entre la commande et la création ?
RC : Trois ans, mais pas en continu. Le livret a été élaboré pendant un an et demi, de façon à transfigurer la pièce originale vers l’opéra. Et près de deux ans pour l’écriture, avec des mois avec très peu de choses et des moments de composition intense. Sans parler des retours en arrière, des esquisses jetées, etc.

RM : Vous avez parlé plus haut de septuor et de trio, reste-t-on dans le moule traditionnel de l’opéra à numéro ?
RC : On est plus proche du découpage cinématographique que de l’opéra à numéros. Certaines séquences sont très courtes, d’autres sont formées de sous-séquences. On passe parfois d’une scène à une autre comme par fondu-enchainé. Il n’y a pas d’actes qui structurent les scènes.

RM : Oui mais on reste sur une structure de grand opéra, avec des solistes de premier plan et un orchestre symphonique. A ce propos la nomenclature a-t-elle des particularités ?
RC : J’ai rajouté une guitare électrique, une guitare basse et des synthétiseurs. Les guitares accompagnent ce qui peut s’assimiler à un récitatif. Enfin les récitatifs sont proches du chant et inversement, comme chez Mozart.

RM : Avez-vous associé les chanteurs à votre écriture ?
RC : Bien sûr, j’ai vraiment écrit en fonction de la personnalité et de la voix de chaque chanteur. Paul Gay par exemple, le meilleur baryton-basse français de ma génération, qui a une vraie profondeur dans son travail avec le personnage. On a beaucoup parlé ensemble de son approche du rôle. Avec Marie-Ange Todorovitch on a ensemble beaucoup modifié la partition. Fabrice Di Falco, j’avais travaillé avec lui pour Les Quatre jumelles et je l’ai vu dans La Métamorphose de Michaël Levinas, et ainsi de suite.

RM : Travailler sur la grande forme vous donne-t-elle l’envie de recommencer ?
RC : Bien sûr ! J’ai le sentiment que cet opéra m’ouvre une nouvelle période créatrice.

RM : Quel livret ou quel sujet pour un prochain opéra ?
RC : Un sujet contemporain avec un auteur contemporain. Depuis plusieurs années je travaille avec de très grands chanteurs – j’avais composé Le Bestiaire pour Felicity Lott par exemple, sans arler de la distribution de Quai Ouest. Après Quai Ouest je pars à Montréal travailler avec Kent Nagano et Sumi Jo. J’aime écrire pour ces grandes voix qui ne sont pas familières avec la musique contemporaine.

RM : Quelles sont les créations à venir ?
RC : En novembre je recevrai le Prix Simone et Cino Del Duca, à cette occasion j’aurai une création sous la coupole de l’Académie des Beaux-arts par l’Orchestre Colonne dirigé par Laurent Petitgirard. C’est la première fois qu’on fait une création symphonique à l’Institut. En 2015 j’aurai aussi une création par TM+ et Laurent Cuniot. Et un disque monographique aussi qui vient de sortir et qui résume 20 ans de création.

propos recueillis par Maxime Kaprielian le 23 septembre 2014 

« Quai Ouest », ou le mystère du hangar maudit - www.my-mulhouse.fr


My Mulhouse, le mag pour (re)découvrir Mulhouse



« Quai Ouest », ou le mystère du hangar maudit

Vendredi 10 octobre, j’ai eu l’occasion d’assister à la Filature à un tout nouvel opéra, Quai Ouest, composé par Régis Campo. 


Premières impressions : un opéra moderne et original


J’ai particulièrement aimé la musique et les voix des chanteurs. Chacune a son identité propre : la secrétaire de l’homme d’affaires, c’est une soprane un peu hystérique ; la jeune fille, une soprane coloratur ; le manipulateur, un contre-ténor avec une voix aux accents d’elfe maléfique.


Un opéra sans entracte, adapté de la pièce de théâtre du même nom de Bernard-Marie Koltès. Je ne savais pas à quoi m’attendre, et j’ai été conquise !

Quand j’ai vu qu’il s’agissait d’une création mondiale (opéra présenté au public pour la première fois dans le monde), je me suis dit « cool ! », mais j’avais quand même un peu peur de quelque chose d’hermétique, d’atonal (heu oui, je suis pas encore prête pour ça !).
Je m’installe à ma place, je vois la scène de près mais pas trop, pendant que les musiciens – l’Orchestre Symphonique de Mulhouse (OSM) – sont en train d’accorder leurs instruments. Je vois une harpe dans le coin, et aussi des objets non identifiés. L’orchestre est en effet enrichi d’instruments modernes : guitares électriques, synthétiseurs, ou encore… un waterphone (non, ce n’est pas un instrument à la Gaston Lagaffe, quoique… en tout cas ça fait des sons étranges).
Le chef d’orchestre arrive, les lumières se tamisent, le calme s’installe. Et ça commence. Le public s’apprête à découvrir les 8 rôles conçus pour l’occasion : 7 chanteurs + 1 rôle muet. 
Pour vous la faire courte, c’est l’histoire de la rencontre entre d’un homme d’affaires qui a tout perdu, et les habitants d’un hangar désaffecté près d’un fleuve. 
C’est le lieu qu’il a choisi pour mettre fin à ses jours. A partir de là, chacun essaye de tirer son épingle du jeu : s’enfuir, mourir, gagner de l’argent, rentrer chez soi… rien ne va plus !

Mon petit best of !

Ce qui m’a surprise (et agréablement !), c’est de retrouver l’ambiance d’un de mes jeux vidéos préférés dans cet opéra. Qui l’eût cru ? Eh oui, pendant les récitatifs, on dirait franchement la musique du village de Tristram dans Diablo. 
Et finalement j’ai trouvé des points communs entre ce jeu et l’opéra : les malédictions, les ruines, la nuit…

D’ailleurs il me semble que c’est le thème musical qui accompagne Charles, le jeune « loubard » de la famille. Et justement, un des moments que j’ai préféré, c’est quand Charles se confie à Abad : il lui avoue qu’il a décidé d’aller « de l’autre côté », pour finir par se mettre en colère (comme Abad est muet, il s’énerve tout seul !). Là, le thème musical est repris et tout va crescendo, tout s’emballe, la musique devient plus rythmée et plus intense. Une autre dimension !

J’ai particulièrement apprécié aussi le trio de voix féminines : Claire, la jeune fille, Monique, la secrétaire, et Cécile, la mère de Claire. C’est un des moments les plus mélodieux de l’opéra, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce trio inspire le respect pour les artistes qui ont participé à son écriture et à son interprétation.

Je vous conseille vraiment d’aller voir des opéras récents comme celui-ci, rien que pour l’ouverture d’esprit ! Vous allez voir, ce ne sont pas forcément que des histoires de comtesses en détresse. Il y en a pour tous les goûts !
Vendredi, il s’agissait de la dernière représentation en France. Les prochaines dates sont fixées en janvier 2015 à l’opéra de Nuremberg. L’opéra sera traduit en allemand, et interprété par d’autres chanteurs.

Mélina

http://www.my-mulhouse.fr/quai-ouest-ou-le-mystere-du-hangar-maudit/
posté le 22 octobre 2014

"Quai Ouest de Campo" À voir et à entendre - Diapason n° 627 septembre 2014, page 60






À voir et à entendre

Quai Ouest de Campo

Encore un titre sur lequel plane l'ombre de Patrice Chéreau, créateur de la pièce de Bernard-Marie Koltès en 1986 aux Amandiers de Nanterre. Vingt-huit ans plus tard, le frère et ayant droit de l'auteur a enfin accepté que Quai Ouest devienne un opéra. texte sur la différence, la marginalité et l'exclusion, dont l'idée était venue à "BMK", alors qu'il traînait sur les vieux docks de New York. A la régie, un metteur en scène non conformiste, Kristian Frédric, qui sait toute de l'univers du dramaturge. Et nul doute que Régis Campo, au style si libre, saura glisser ses notes sous la plume tranchante de Koltès. Sur le plateau, on admirera une équipe digne d'un grand titre du répertoire, comme ce devrait être le cas dans l'opéra contemporain, avec rien moins que Mireille Delunsch, Paul Gay, Marie-Ange Todorovitch et Julien Behr.

Pages réalisées par Nicolas Baron, Bertrand Boissard, Benoît Fauchet, Mehdi Mahdavi, Laurent Marcinik, Pierre-Etienne Nageotte
Diapason n° 627 septembre 2014, page 60

21/10/2014

"Faire revivre Koltès" propos recueillis par Franck Mallet - Classica n°165 septembre 2014


Faire revivre Koltès

Régis Campo compose "Quai ouest", son premier « grand » opéra, d’après Bernard-Marie Koltès, l’histoire d’un homme qui veut en finir. Rencontre.

Qui a eu l’idée de cet ouvrage ?

C’est une proposition conjointe de Marc Clémeur, de l’Opéra du Rhin, et de Peter Theiler, du Staatstheater de Nuremberg ; tous deux cherchaient quelqu’un pouvant être en adéquation avec la pièce de Koltès, tout en proposant un langage accessible. Le metteur en scène Kristian Frédric a réalisé lui-même le livret à partir de Quai ouest, associé à Florence Doublet.

Quelle relation entretiennent la musique et le texte ?

Koltès se prête à une adaptation, à condition de réduire les monologues et de transformer l’ensemble en duos, en arias, etc. Il faut réussir à rendre le livret autonome tout en préservant son apparente simplicité, son langage faussement populaire... en fait excessivement travaillé ! Dans la réalité, les loubards ne parlent pas comme chez Koltès, mais la magie de son texte, c’est justement cette distance poétique. Comme lui, je me suis refusé à tout pathos et j’ai essayé de préserver l’arrière-fond mythologique et l’ironie présente dans chaque séquence de ce récit qui, par le biais du trafic, de l’échange et du troc, met en relation des individus que, a priori, rien ne rapproche.

Vous êtes vous-même influencé par le cinéma...
Je pense que Koltès était également bercé par l’univers contrasté de certains films ; pour ma part, j’admire notamment Martin Scorsese, dont les images sont indissociables d’un travail de montage sur le son, où le bruit s’harmonise avec la musique. D’ailleurs, à la polyphonie suscitée par les solistes, le choeur et l’orchestre s’ajoute par moment ma bande-son synchronisée d’un film imaginaire.

propos recueillis par Franck Mallet

Article paru dans le n°165 de Classica
septembre 2014

http://www.radioclassique.fr/lactu-du-classique/actualites/actualites-detail/faire-revivre-koltes.html 

"Régis Campo, sur les pas de Koltès" Propos recueillis par Benjamin François - Les Dernières Nouvelles d'Alsace/Reflets n° 501 du 29 au 26 septembre 2014




Régis Campo, sur les pas de Koltès


Le compositeur de Quai Ouest nous livre quelques clefs de compréhension de son deuxième opéra. Où l'on découvre la culture à contre-courant de Koltès, son attrait pour le comique populaire, et ses prolongements jusque dans la musique de Campo.


Régis Campo, vous avez répondu avec enthousiasme à la commande de Marc Clémeur et Peter Theiler. Aviez-vous mesuré la difficulté de mettre en musique une pièce de Bernard-Marie Koltès alors que Florence doublet et Kristian Frédric qualifiaient la tâche de sa mise en scène de "titanesque" ?

J'ai lu la pièce de Koltès, et ai tout de suite accepté ce pari un peu fou. D'ailleurs, je ne voyais pas la chose exactement comme Patrice Chéreau. Pour moi, le plus important était de rendre l'humour très particulier de Koltès, et j'ai bien senti ce qu'il désirait en lisant ses notes d'intention. Notamment lorsqu'il disait : "si l'on ne voit pas toute l'ironie grinçante contenue dans chaque séquence, on passe à côté de Quai Ouest". Il adorait les films de Bruce Lee. Il aimait beaucoup aussi la comédienne Jacqueline Maillan ou Michel Serrault, deux acteurs au fort potentiel comique, doublé d'une autre face tragique. Koltès aimait l'efficacité du théâtre du Boulevard qui le faisait se gondoler. Après Quai Ouest, il a d'ailleurs écrit pour Jacqueline Maillan et Michel Piccoli. Le rire n'est donc pas à bannir de cet opéra.
On m'a raconté l'histoire qu'au moment de la première sur une mise en scène de Patrice Chéreau, une comédienne était venue voir Koltès en s'excusant presque que le public riait à chacune des ses interventions. Et Koltès lui aurait répondu : "Mais non au contraire, c'est exactement ce que je veux !".

Comment conserver cet aspect ironique du livret ? De quels moyens dispose le compositeur pour écrire une musique qui soulève l'hilarité sans être léger?

C'est une histoire de tempo, j'ai toujours aimé le rythme, les changements de carrure, les ruptures. Au moment de me mettre au travail, j'ai bien observé la partition du Falstaff de Verdi. Je me disais que les monologues ralentissent cerfs le tempo, mais qu'il reste d'autres occasions pour distribuer la parole de manière vivante, comme ces échanges dans la rue entre les personnages. Si vous me permettez une confidence : quand Mireille Delunsch a reçu la partition, elle m'a appelé en me disant que son rôle contenant des mots comme "conneries", relativement rares sur une scène d'opéra. C'est très bien ainsi !

Que garder des textes de Koltès dans un livret d'opéra qui doit comprimer l'action ?

Le temps final est celui de la durée d'un film. Sans entracte, ni découpages en actes car il aurait été dommage de couper la magie du texte.
J'ai préféré une trentaine de séquences impliquant un ou deux chanteurs, et des personnages en fil rouge. De séquence en séquence, on a l'impression que la caméra bouge et nous emmène avec elle. j'ai voulu une palette vocale assez large, de la soprano dramatique (Mireille Delusnch) à la mezzo dramatique (Marie-Ange Todorovitch) et le colorature (la soprano belge Hendrickje Van Kerckhove), sous oublier un contre-ténor (Fabrice di Falco)!

Vous avez suivi très fidèlement la pièce de Koltès en recherchant ses intentions profondes. Pourtant, concession aux codes de l'opéra, vous nous inventez un choeur !

Oui exactement, mais je ne voulais pas d'un choeur antique chantant et répétant sur tous les tons " Koch s'est fait tuer !": c'est vieillot. Par contre, je trouvais fantastique que le choeur puisse représenter le lieu par une texture sonore particulière, un peu comme le début de 2001, l'Odyssée de l'espace où Kubrick a eu l'idée de mettre le Requiem de Ligeti en tapis sonore.
L'aspect voulu est celui d'arrière-monde. Il sera omniprésent dans l'opéra jusqu'au fameux coup de Kalashnikov final. Je vous rassure, les balles sont titrées à blanc (rires). Egalement je traite avec une dimension presque mystique - comme dans les Vêpres de Rachmaninov - les énigmatiques derniers mots de Koltès sur une carte postale envoyée à son frère : "We trust in God, do we ?". La maxime figurant sur la monnaie américaine se voit tournée en dérision par ce doute métaphysique. Cette contradiction formelle, c'est tout Koltès ! Au total, je pense que nous allons frôler les musiques de film, la comédie musicale, sous oublier des moments très lyriques.

Propos recueillis par Benjamin François

Les Dernières Nouvelles d'Alsace - Reflets n° 501 du 29 au 26 septembre 2014