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21/10/2014

Quai Ouest, de Régis Campo par Diane Mond - diane-mond.kazeo.com

Quai Ouest, de Régis Campo

Quai Ouest était une commande de l'Opéra National du Rhin à Régis Campo ; commande d'un opéra résolument contemporain sur un texte qui ne l'est pas moins.
En effet, Quai Ouest, c'est tout d'abord une pièce de théâtre, écrite par Bernard-Marie Koltès et parue en 1985 aux Editions de minuit. Bon, contemporain, ça fait quand même 30 ans, vous me direz, mais bon, en soi, c'est pas si long.
Quoi qu'il en soit, le texte en lui-même est très beau. Une langue parfois crue, sans détours, une intrigue semblant se détacher étrangement du réel, une ambiance, une vraie, et une vraie beauté littéraire également. Les personnages possèdent tous leur identité propre, leur caractère ; aucun ne paraît moins intéressant, ce qui donne à l'oeuvre une réelle force... Et puis quelques phrases juste sublimes.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas l'intrigue, une sorte de "résumé" issu du site de B.-M. Koltès :
Un homme voudrait mourir. Il prévoit de se jeter dans le fleuve, dans un endroit désert, et, parce qu’il craint de flotter, il dit : “ Je mettrai deux lourdes pierres dans les poches de ma veste ; ainsi, mon corps collera au fond comme un pneu dégonflé de camion, personne n’y verra rien. ”
Il se fait conduire (dans sa Jaguar, qu’il ne sait pas conduire lui-même), sur l’autre rive du fleuve, dans un quartier abandonné, près d’un hangar abandonné, dans une nuit plus noire qu’une nuit ordinaire, et il dit à celle qui l’a conduit : “ Voilà, c’est ici, vous pouvez rentrer chez vous. ”
Il traverse le hangar, avance sur la jetée, met deux pierres dans les poches de sa veste, se jette à l’eau en disant : “ Et voilà ” ; et, avec de l’eau sale et des coquillages plein la bouche, il disparaît au fond du fleuve comme le pneu dégonflé d’un camion.
Quelqu’un, qu’il ne connaît pas, plonge derrière lui et le repêche. Trempé, grelottant, il se fâche et dit : “ Qui vous a autorisé à me repêcher ? ” Puis, en regardant autour de lui, il se met à avoir peur : “Qu’est-ce que vous me voulez ? ” En voulant repartir, il s’aperçoit que sa voiture est toujours là, qu’on a mis le moteur hors d’usage, qu’on a crevé les pneus. Il dit : “ Qu’est-ce que vous me voulez, exactement ? ”

Ce texte a donc été repris, et mis en musique, par Régis Campo, compositeur français contemporain (et là pas de doute, puisqu'il est encore - et bien - vivant !) à la production déjà bien importante.

La musique n'a elle non plus pas déçu. Un orchestre de formation somme toute assez classique, avec toutefois des instruments assez inhabituels, comme une guitare électrique ou un synthétiseur, qui apportent des couleurs nouvelles et différentes, qui cependant s'intègrent tout à fait bien au reste de l'orchestre (pas de solo de guitare électrique genre concert de rock qui détonne avec l'ensemble, comme on aurait pu le croire). Les couleurs, même, des accords, étaient tout à fait appréciables, subtil mélange entre un arrière-goût de connu et de délicieuses dissonances. Encore une fois, rien d'agressif ou de résolument provocateur, mais une musique contemporaine qui se laisse écouter toute en finesse, avec une curiosité délicieuse. Parfois quelques longueurs, toutefois, dans la partition, des scènes qui s'éternisent sans qu'on en comprenne l'intérêt réel, et qui nous lasseraient presque, mais bon, c'est plutôt l'exception que la règle.

Concernant la mise en scène, de très belles choses également. Déjà, j'ai trouvé le travail des chanteurs assez incroyable : de toute évidence, la partition n'était pas franchement facile (pas le genre de trucs qu'on s'amuserait à chanter sous la douche), et pourtant tous s'en sont sortis de manière remarquablement naturelle et aisée (et oui, c'est leur métier, mais tout le monde ne le fait pas aussi bien !). En plus de cela, ils ont réussi à donner une réelle vie à leurs personnages, une identité, une force propre à chacun qui réussit à nous garder en alerte tout au long du spectacle, et à nous intéresser à chaque scène (ce qui, encore une fois, n'est pas toujours le cas dans les opéras). Les décors, eux aussi, étaient vraiment très bien faits, et adaptés à une mise en scène dynamique et qui plongeait tout le théâtre dans l'ambiance de ces docks mystérieux, sombres, presque irréels.

En bref, un très bon spectacle, à mon sens, avis qui a semblé être partagé par le public Strasbourgeois.

Diane Mond

mercredi 08 octobre 2014 à 23h10

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