Follow by Email

21/10/2014

"Régis Campo, sur les pas de Koltès" Propos recueillis par Benjamin François - Les Dernières Nouvelles d'Alsace/Reflets n° 501 du 29 au 26 septembre 2014




Régis Campo, sur les pas de Koltès


Le compositeur de Quai Ouest nous livre quelques clefs de compréhension de son deuxième opéra. Où l'on découvre la culture à contre-courant de Koltès, son attrait pour le comique populaire, et ses prolongements jusque dans la musique de Campo.


Régis Campo, vous avez répondu avec enthousiasme à la commande de Marc Clémeur et Peter Theiler. Aviez-vous mesuré la difficulté de mettre en musique une pièce de Bernard-Marie Koltès alors que Florence doublet et Kristian Frédric qualifiaient la tâche de sa mise en scène de "titanesque" ?

J'ai lu la pièce de Koltès, et ai tout de suite accepté ce pari un peu fou. D'ailleurs, je ne voyais pas la chose exactement comme Patrice Chéreau. Pour moi, le plus important était de rendre l'humour très particulier de Koltès, et j'ai bien senti ce qu'il désirait en lisant ses notes d'intention. Notamment lorsqu'il disait : "si l'on ne voit pas toute l'ironie grinçante contenue dans chaque séquence, on passe à côté de Quai Ouest". Il adorait les films de Bruce Lee. Il aimait beaucoup aussi la comédienne Jacqueline Maillan ou Michel Serrault, deux acteurs au fort potentiel comique, doublé d'une autre face tragique. Koltès aimait l'efficacité du théâtre du Boulevard qui le faisait se gondoler. Après Quai Ouest, il a d'ailleurs écrit pour Jacqueline Maillan et Michel Piccoli. Le rire n'est donc pas à bannir de cet opéra.
On m'a raconté l'histoire qu'au moment de la première sur une mise en scène de Patrice Chéreau, une comédienne était venue voir Koltès en s'excusant presque que le public riait à chacune des ses interventions. Et Koltès lui aurait répondu : "Mais non au contraire, c'est exactement ce que je veux !".

Comment conserver cet aspect ironique du livret ? De quels moyens dispose le compositeur pour écrire une musique qui soulève l'hilarité sans être léger?

C'est une histoire de tempo, j'ai toujours aimé le rythme, les changements de carrure, les ruptures. Au moment de me mettre au travail, j'ai bien observé la partition du Falstaff de Verdi. Je me disais que les monologues ralentissent cerfs le tempo, mais qu'il reste d'autres occasions pour distribuer la parole de manière vivante, comme ces échanges dans la rue entre les personnages. Si vous me permettez une confidence : quand Mireille Delunsch a reçu la partition, elle m'a appelé en me disant que son rôle contenant des mots comme "conneries", relativement rares sur une scène d'opéra. C'est très bien ainsi !

Que garder des textes de Koltès dans un livret d'opéra qui doit comprimer l'action ?

Le temps final est celui de la durée d'un film. Sans entracte, ni découpages en actes car il aurait été dommage de couper la magie du texte.
J'ai préféré une trentaine de séquences impliquant un ou deux chanteurs, et des personnages en fil rouge. De séquence en séquence, on a l'impression que la caméra bouge et nous emmène avec elle. j'ai voulu une palette vocale assez large, de la soprano dramatique (Mireille Delusnch) à la mezzo dramatique (Marie-Ange Todorovitch) et le colorature (la soprano belge Hendrickje Van Kerckhove), sous oublier un contre-ténor (Fabrice di Falco)!

Vous avez suivi très fidèlement la pièce de Koltès en recherchant ses intentions profondes. Pourtant, concession aux codes de l'opéra, vous nous inventez un choeur !

Oui exactement, mais je ne voulais pas d'un choeur antique chantant et répétant sur tous les tons " Koch s'est fait tuer !": c'est vieillot. Par contre, je trouvais fantastique que le choeur puisse représenter le lieu par une texture sonore particulière, un peu comme le début de 2001, l'Odyssée de l'espace où Kubrick a eu l'idée de mettre le Requiem de Ligeti en tapis sonore.
L'aspect voulu est celui d'arrière-monde. Il sera omniprésent dans l'opéra jusqu'au fameux coup de Kalashnikov final. Je vous rassure, les balles sont titrées à blanc (rires). Egalement je traite avec une dimension presque mystique - comme dans les Vêpres de Rachmaninov - les énigmatiques derniers mots de Koltès sur une carte postale envoyée à son frère : "We trust in God, do we ?". La maxime figurant sur la monnaie américaine se voit tournée en dérision par ce doute métaphysique. Cette contradiction formelle, c'est tout Koltès ! Au total, je pense que nous allons frôler les musiques de film, la comédie musicale, sous oublier des moments très lyriques.

Propos recueillis par Benjamin François

Les Dernières Nouvelles d'Alsace - Reflets n° 501 du 29 au 26 septembre 2014 




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire