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21/10/2014

"Splendeur nocturne pour la mise en opéra d’une pièce-phare de Bernard-Marie Koltès" par Caroline Alexander - webtheatre.fr

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Splendeur nocturne pour la mise en opéra d’une pièce-phare de Bernard-Marie Koltès


Ouverture de saison en splendeur nocturne à l’Opéra National du Rhin avec la création mondiale de Quai Ouest, opéra commandé à Régis Campo à partir de l’une des pièces phare du dramaturge Bernard-Marie Koltès (1948-1989). Une mise en abyme de la solitude avec la dureté des pierres que l’on jette au loin et qui retombent sans bruit. Elle subjugua un public attentif jusqu’au silence.
Un hangar au bord de l’Hudson à New York qui pourrait être n’importe quel no man’s land en bordure d’un fleuve, en bordure d’un coin de ville abandonné. La nuit y est opaque. Un homme d’affaires ruiné s’y fait conduire par sa secrétaire pour mettre fin à ses jours. Des paumés hantent la zone, s’accrochent, règlent leurs comptes, violent. Une famille aux liens désunis où chacun rejette l’autre, un condensé d’âmes en décompositions et de rencontres improbables, un lieu emblématique, hors du temps, où le destin attend dans l’ombre et frappe…
Quand la pièce de Koltès fut créée en 1986 au Théâtre des Amandiers à Nanterre dans la mise en scène de Patrice Chéreau, c’était le temps du sida, maladie à peine identifiée et alors sans remède. Koltès en mourut trois ans plus tard à l’âge de 41 ans. Après les années "post soixante-huitardes" de libération sexuelle, une chape de plomb s’était abattue sur la jeunesse. Noirceur des destins, deuil de la joie de vivre. Le théâtre de Koltès s’en fait l’écho, comme il se fait aussi celui du racisme, de l’intolérance, du refus de l’autre. Maria Casarès, Jean-Paul Roussillon, Catherine Hiégel, Jean-Marc Thibault, la fine fleur du théâtre de l’époque incarnaient les anti-héros de ce quai ancré dans le mal être et défendaient avec une sorte de magie le texte dense, intense de Koltès, ses monologues de braise, ses coups de griffes, ses rêves.
Une autre musique que celle du verbe
Mettre ces phrases, ces mots dans une autre musique que celle du verbe, leur donner la respiration, le souffle d’un opéra semble à première vue impossible. Régis Campo a relevé le défi épaulé par Kristian Frédric et Florence Doublet pour l’élaboration du livret et de la mise en scène. Presque deux ans de travail pour un élagage serré des répliques et son habillage musical.
Régis Campo avait déjà abordé un sujet similaire avec son tout premier opéra Les Quatre Jumelles d’après Copi, contemporain de Koltès, poète, dessinateur – on se souvient de son hilarante « Femme assise » dans le Nouvel Observateur – et auteur à l’ironie grinçante où désespoir et férocité dansent sur pointes. Une toute autre ambiance donc. Campo en fit un opéra-bouffe. Rien de commun avec la noirceur lyrique dont il a habillé Quai Ouest. A 45 ans, ce marseillais de souche a humé, dégusté toutes les musiques de son temps, celles venues des Etats-Unis comme les minimalistes Steve Reich, John Adams, celles puisées au cinéma – notamment Bernard Herrmann, le compositeur d’Alfred Hitchcock - , celles de francs-tireurs tels Morton Feldman ou John Cage. Sans oublier les novateurs de la vieille Europe de Stravinsky à Dutilleux en passant par Britten et Ravel. Il en fait une pâte sonore qui traverse son œuvre comme un petit laser, il en confectionne une sorte de manteau sous lequel se blottissent les peurs, les menaces et la fatalité d’exister de Koltès.
Des fuites en symbiose, aucun pathos
Un synthétiseur, une guitare électrique, un harmonica jouent les ruptures d’une formation traditionnelle symphonique de cordes, harpe, bois, cuivres et percussions, leur injectant de l’étrange, du menaçant, des fuites en symbiose avec les errants qui hantent le hangar. Aucun pathos, l’émotion se concentre en fin de parcours sur deux des trente séquences de l’opéra, quand les trois femmes entament leur trio désarticulé dans l’espace – séquence 26 : « la nuit va tomber à toute vitesse » - et, deux séquences plus loin quand Claire, l’adolescente violée chante le solo « et je te disais que je pouvais, moi, te faire gagner… ». Invisible, en coulisses, le chœur murmure les non-dits de la fatalité.
Noir sur noir, et gris blême, le scénographe Bruno de Lavenère en a fait un lieu multiple aux panneaux coulissants, tournant sur eux-mêmes, s’ouvrant sur des brèches ou sur un ciel d’orage. Un univers obscur de hauts murs opaques dans l’esprit des décors que Richard Peduzzi imaginait pour les spectacles de Patrice Chéreau. Les lumières rasantes Nicolas Descoteaux en sculptent les contours.
Mise en scène concise et précise de Kristian Frédric qui emmène les chanteurs-comédiens dans les labyrinthes physiques et psychologiques des personnages et des lieux. Paul Gay, baryton basse à l’impeccable diction, est Koch, le nanti ruiné qui offre sa Rolex et ses boutons de manchettes en or en échange de deux pierres pour assurer sa noyade, les aigus en vrille de Mireille Delunsch écrasent les syllabes du texte et font de Monique une égarée un brin hystérique conformément à la partition que Campo lui destine. Claire l’ado qui se fait violer trouve en Hendrickje Van Kerckhove, délicate soprano souvent remarquée à la Monnaie de Bruxelles et au Vlaamse Opera d’Anvers, une voix légère et un jeu tout en nuances. Marie-Ange Todorovitch met de la rage dans son timbre de mezzo pour Cécile, la mère qui n’aime ni ses enfants ni son mari, le solitaire à la dérive (la basse Christophe Fel). Julien Behr, ténor à la voix ferme et claire, est Charles le fils, le frère, celui qui tente encore d’apaiser les bouillonnements et qui en mourra tandis que le jeune contre-ténor Fabrice di Falco fait passer Fak le voyou violeur qui n’a plus rien à perdre ni à gagner de l’ange au démon, et des aigus aériens aux graves désabusés. Augustin Dikongue, muet, énigmatique, prête sa silhouette à Abad, le « moricaud », l’observateur assassin qui tire les ficelles des destins et les broie.
Marcus Bosch dirige en connaisseur l’Orchestre symphonique de Mulhouse et fait gronder les rages et les orages, les mystères et les fantasmes d’une partition qui colle parfaitement au monde de Koltès.
Caroline Alexander

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